Les défis du changement climatique et du développement
en Asie
IIED/NEF - Hannah Reid (IIED) and Andrew Simms (nef)
Avec 60 % de la population mondiale, soit 4 milliards d’habitants, l’Asie
sera l’un des grands théâtres du drame humain associé au changement
climatique.
Selon le Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique, ce
continent devrait enregistrer une hausse sensible de ses températures
au cours de ce siècle et connaître des modèles de précipitations moins
prévisibles et plus extrêmes, alternant périodes de sécheresse et
inondations. Les cyclones tropicaux devraient également gagner en
magnitude, tandis que les moussons, qui sont au coeur des pratiques
agricoles, seront de moins en moins régulières et de plus en plus
imprévisibles. Quant aux populations côtières des iles du Pacifique, elles
sont déjà aujourd’hui victimes de la montée du niveau des mers sous
l’effet de l’expansion thermique des océans et de la fonte des glaciers et
des calottes polaires. La variabilité climatique naturelle, et notamment
les moussons et le phénomène ENSO (El Niño Southern Oscillation),
revêt une importance cruciale en Asie. Bien qu’il s’agisse là de deux
régimes climatiques naturels, les modèles réalisés prévoient cependant
une nette aggravation du phénomène ENSO.
Il est donc urgent d’agir aujourd’hui et de relever les 3 grands défis
suivants :
- Arrêter et inverser le réchauffement de la planète. Il est impératif de
réduire les émissions de gaz à effet de serre afin d’éviter que les
températures moyennes ne s’élèvent de plus de 2° C au-dessus des
niveaux préindustriels. La probabilité de changements climatiques
irréversibles augmente sensiblement au-delà de ce seuil ; les hausses de
température de moins de 2°C condamneront cependant toujours un
grand nombre d’îles du Pacifique. Les pays industrialisés se doivent de
montrer l’exemple en termes de réduction des émissions.
- Apprendre à vivre avec le réchauffement climatique si celui-ci se
poursuit. Les pays les plus démunis nécessiteront une aide réelle pour
s’extraire de leur situation de pauvreté grâce à des investissements
considérables en matière d’adaptation, d’énergie renouvelable et de
développement durable.
- Concevoir un nouveau modèle de progrès et de développement
humain qui soit à la fois respectueux de l’environnement et à l’épreuve
du climat, et favorise un partage équitable des ressources naturelles
dont nous dépendons.
Le cas de la Chine et de l’Inde
L’Inde et la Chine regroupent à elles
seules plus d’un tiers de la population mondiale. Les taux de mortalité
infantile y sont élevés (jusqu’à un enfant sur six) et le problème de la
malnutrition n’a jamais été abordé de manière efficace, notamment en
Asie du Sud, où la moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de ce
fléau. Le déclin de la sécurité alimentaire devrait encore exacerber ce
problème. Les récentes sécheresses généralisées subies par certains
Etats d’Inde, dont le Maharashtra, ont entraîné une augmentation
brutale du taux de suicide parmi les agriculteurs. Des précipitations de
plus en plus fortes, notamment durant la mousson d’été, pourraient
aggraver le risque de crue. De nombreuses inondations se sont déjà
produites en Chine ces dernières années, essentiellement autour des bassins intermédiaires et inférieurs du Yangtze (Changjiang), du Fleuve
Jaune (Huang He), Huaihe et du Haihe.
Agriculture et alimentation
L’Asie compte 87 % des 400 millions de
petites exploitations agricoles recensées dans le monde. La Chine en
regroupe près de la moitié, suivie de l’Inde avec 23 %. Pour relever le
défi du changement climatique, cette agriculture à petite échelle devra
bénéficier d’une assistance considérablement accrue et diversifier ses
cultures locales en vue de favoriser la biodiversité. Au Bangladesh, où le
secteur agricole emploie sept personnes actives sur dix, les
changements de température et de précipitations affectent déjà les
récoltes, et la superficie des terres arables diminue. Alors que la
population ne cesse d’augmenter, la santé et la survie de millions
d’habitants seront menacées en cas de déclin de la capacité de
production alimentaire de la région. Le changement climatique exerce
déjà des conséquences négatives sur la production agricole chinoise. Si
aucune mesure n’est prise, la productivité de la Chine pourrait chuter
de 5 à 10 %. La production des trois grandes cultures de base, que sont
le blé, le riz et le maïs, pourrait même baisser de 37 % durant la
seconde moitié de ce siècle.
Energie
A l’heure où la consommation de combustibles fossiles s’envole
en Asie, les émissions de gaz à effet de serre par habitant restent
nettement en deçà des niveaux que connaissent l’Europe et l’Amérique.
L’Asie développe et se dote parallèlement de toute une panoplie de
technologies d’énergies renouvelables propres et efficaces. En 2004, le
cyclone Heta a frappé l’île de Niue, la plus petite nation du monde, dans
le Pacifique et détruit 70 % de son infrastructure. Niue a depuis signé un
accord avec Greenpeace pour adopter l’énergie éolienne et devenir ainsi
le premier pays à couvrir entièrement ses besoins en énergie à partir de
ressources renouvelables.
Santés
Les ouragans, les tempêtes et les fortes précipitations menacent
directement la survie des populations. Les populations urbaines et
côtières sont particulièrement exposées au risque d’ondes de tempête,
d’inondations et d’érosion des côtes. Les crues entraînent également des
crises sanitaires accrues, tandis que l’accès aux ressources d’eau potable
est menacé par la sécheresse ou la fonte des glaciers. Le réchauffement
de la planète se traduira par une recrudescence de nombreuses
maladies, que celles-ci soient hydriques, à vecteur ou respiratoires. Au
Bangladesh, les cas de paludisme affichent une hausse dramatique depuis
30 ans, tandis que les maladies hydriques représentent déjà 24 % des
décès. L’année 2004 a été marquée par une vaste crise sanitaire, alors
que les eaux d’égout se sont mélangées aux eaux en crue et se sont
répandues à travers Dhaka, menaçant ainsi 10 millions de personnes.
Selon les rapports de l’ONU, la boue jaillissait littéralement des bouches
d’égout et on a noté une forte hausse des cas d’infections respiratoires
aiguës, de diarrhée, de dysenterie, de jaunisse, de typhoïde et de gale.
Migration
La migration forcée est la forme d’adaptation la plus
extrême et peut avoir des conséquences dévastatrices sur la santé et le
sens d’identité, de culture et de sécurité des populations concernées.
Elle peut également entraîner des conflits entre les communautés
implantées de longue date et les nouveaux arrivants. Plusieurs nations
du Pacifique, telles que Vanuatu, Kiribati et Tuvalu, procèdent déjà
aujourd’hui au relogement des populations victimes de l’érosion des
côtes et de la montée du niveau de la mer. Les habitants des Iles
Carteret, un archipel de six îles au large de Bougainville, devraient être
relogés sur le continent en 2008. Il existe désormais un besoin urgent
de plans coordonnés, tant à l’échelle régionale qu’internationale, pour
reloger les communautés menacées et mettre en place tout un arsenal
politique, juridique et financier.
Villes
Alors que la population des villes asiatiques ne cesse d’augmenter, il
incombe aujourd’hui aux autorités urbaines d’évaluer les risques
existants ou futurs liés au changement climatique. Les administrations
municipales sont cependant souvent faibles et ne disposent pas de
ressources suffisantes. Et même lorsqu’elles adoptent des politiques
progressives, elles n’ont souvent pas les moyens nécessaires pour
assurer la mise en oeuvre des bonnes pratiques de conception et de
prestation de ces services. La ville de Mumbai, le pôle financier de
l’Inde, est particulièrement exposée à la montée du niveau de la mer, et
un tel scénario pourrait entraîner des pertes financières
incommensurables pour ce pays. La réduction des émissions de gaz à
effet de serre doit donc être une priorité dans les villes. Les projets qui
encouragent les développements à basse émission carbonique et la
protection des ressources en eau et des forêts seront amenés à jouer
un rôle vital.
Inégalité entre les sexes
Lors du cyclone et des inondations qui ont
frappé le Bangladesh en 1991, le taux de mortalité des femmes était
presque cinq fois supérieur à celui des hommes. Si les hommes, qui
fréquentent souvent les lieux publics, ont pu s’avertir mutuellement, ces
informations n’ont pas toujours été relayées à leurs familles. De
nombreuses femmes n’ont d’ailleurs pas le droit de quitter leur maison,
si elles ne sont pas accompagnées par un parent de sexe masculin.
Celles-ci ont donc tragiquement attendu que leurs époux viennent les
secourir. La plupart des femmes asiatiques n’apprennent en outre pas à
nager.
Les réponses au changement climatique concernent des secteurs
d’activité qui sont essentiellement confiés à des femmes, tels que
l’agriculture, l’eau et l’énergie. Bien qu’elles constituent le gros de la
main-d’oeuvre, les femmes prennent rarement les décisions. Un meilleur
contrôle des ressources et une plus grande participation au processus
décisionnel, couplés à un meilleur accès à l’éducation, renforceraient
l’autonomisation des femmes et l’efficacité des mesures
communautaires en matière d’adaptation et de lutte contre le
changement climatique.
Eau et sécheresse
Des régions entières d’Asie sont sensibles aux
moindres variations du cycle glaciaire de l’Himalaya. Au cours des dix
dernières années, le retrait des glaciers et la fonte du permafrost sur les
hauts plateaux du Nord de l’Asie se sont accélérés. Ces glaciers, qui
alimentent sept des plus grands fleuves d’Asie (le Ganges, l’Indus, le
Brahmapoutre, la Salween, le Mékong, le Yangtze et le Huang He),
assurent l’alimentation en eau de milliards d’habitants. Les
conséquences d’une récession glaciaire vont, à court terme, du risque
accru d’inondations dans le bassin-versant himalayen à une réduction du
débit de ces fleuves à plus longue échéance Les habitants de la région
du Thal, au Penjab (Pakistan) sont aujourd’hui confrontés à des étés plus
longs et des hivers plus courts. Certains habitants redécouvrent des
modes de vie traditionnels, plus adaptés à la sécheresse. La culture de
rente du gram, pratiquée quatre mois de l’année, dépend de
précipitations suffisantes et régulières ; mais dans la mesure où celles-ci
sont de plus en plus incertaines, la culture du gram fait aujourd’hui
figure de pari risqué. Si le gram offre un rendement unique lorsque la
pluie est au rendez-vous (il ne nécessite ni engrais ni pesticides), les
récoltes peuvent être facilement perdues dans le cas contraire. De
1998 à 2002, le Pakistan a dû faire face à l’une des pires périodes de
sécheresse de son histoire. De nombreux habitants se sont alors
tournés vers des modes de vie plus traditionnels ainsi que vers la
culture de plantes et arbres indigènes et l’élevage d’espèces locales.
Côtes
Plus de la moitié de la population d’Asie et du Pacifique vit près des
côtes et la région abrite d’immenses deltas. Les gouvernements des
pays concernés doivent aujourd’hui choisir entre des solutions
techniques, onéreuses et imprévisibles ou des approches plus naturelles,
telles qu’un « retrait géré ». Les récifs de coraux d’Asie et du Pacifique
subissent déjà des dommages accrus, alors que la hausse de la
température des mers entraîne le blanchiment des coraux et menace la
survie de nombreux récifs. Une telle évolution affectera les ressources
locales, dont la pêche, qui sont vitales pour de nombreuses
communautés démunies, et réduira la valeur touristique de ces
destinations. Le Vietnam sera l’une des plus importantes victimes de la
montée des eaux. Une hausse de 1 mètre se traduirait par des pertes
annuelles de 17 milliards de dollars US et une perte de plus de 12 %
des terres les plus fertiles. Les meilleures terres agricoles, qui abritent
50 % de la population, se situent dans les régions basses du delta du
Mékong et du Fleuve Rouge. Plus de 17 millions d’habitants, dont 14
millions dans le seul delta du Mékong, pourraient ainsi perdre leurs
habitations.
Biodiversité
La déforestation et la pollution des ressources en eau ont
déjà dévasté une grande partie de la riche biodiversité du Vietnam.
Selon d’autres estimations, une montée de 90 cm du niveau de la mer
pourrait entraîner la perte d’un tiers des réserves du Vietnam et de
plus d’un quart de sa biodiversité connue.
Les forêts tropicales renferment des espèces connues des populations
locales pour leurs propriétés, notamment dans le domaine médical. Elles
offrent également un gagne-pain à ces mêmes populations et
représentent un vaste puits de carbone. L’adoption de mesures
beaucoup plus strictes est indispensable pour protéger ces forêts de
toute exploitation non durable et de la destruction liée au
développement agricole et des cultures de biocarburants.
Catastrophes naturelles
Les régions déjà exposées au risque de
catastrophes naturelles seront encore moins en mesure de s’adapter. Le
Bangladesh ne dispose que d’une capacité d’adaptation limitée, qui
s’explique en partie par le nombre important de catastrophes naturelles
(au moins 174) subies par ce pays entre 1974 et 2003. L’Asie est
aujourd’hui confrontée à des phénomènes météorologiques extrêmes
d’une intensité et d’une fréquence accrues, tels que les crues
dévastatrices qui ont frappé le Sud du continent en 2007. Il est
impératif de consacrer de nouvelles ressources à la réduction des
risques de catastrophes, et les approches ponctuelles doivent désormais
céder la place à une assistance à plus long terme qui s’attaquera aux
causes sous-jacentes de l’insécurité alimentaire.
Cet article est extrait du cinquième rapport du UK Working Group on
Climate Change and Development: Up in Smoke? Asia and the Pacific.
Ce rapport téléchargeable est disponible sur www.upinsmokecoalition.org
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